Les réquisitions à Dieudonne (Oise) en 1870-1871

Cet article est écrit dans le cadre du challenge UPro-G (voir ici) ; thème imposé du mois de mai 2026 : un dossier de dommages de guerre.

Quand on entend l’expression « dommages de guerre », on pense immédiatement aux nombreuses destructions survenues lors des deux conflits mondiaux.

Pourtant, la notion d’indemnisation des dommages de guerre est beaucoup plus ancienne.

Ici, nous allons prendre l’exemple de la commune de Dieudonne, dans l’Oise, dont plusieurs habitants ont été indemnisés suite aux réquisitions subies pendant la guerre de 1870.

Le passage des troupes ennemies et les réquisitions

Grâce au dossier monté pour obtenir des indemnités de dommages de guerre, on sait que la commune a supporté le passage des troupes allemandes à plusieurs reprises.

Le 9 novembre 1870, les Prussiens prennent, chez M. GALLIEN, propriétaire du château de Dieudonne, 85 bouteilles de vin vieux de Bordeaux, 1 fût de vin rouge, 2 couvertures et 1 couvre-pieds.

Chez le maire, M. Nicolas PRÉVOST, cultivateur, ce sont 6 setiers d’avoine, 100 bottes de luzerne, 100 bottes de foin, 5 couvertures, qu’il doit porter à 30 km de là, à Écouen (Val-d’Oise).

Jean Pierre François PRÉVOST, cultivateur, doit lui aussi fournir une voiture à 2 chevaux pour porter une réquisition dans cette même ville. Le 19 novembre, ce sont 10 setiers d’avoine qu’il amène à Hénonville (Oise).

Le 28 novembre, 100 bottes de luzerne sont portées à Montmorency (Val-d’Oise) par M. Frédéric VAAST, aussi cultivateur, en plus de soldats. M. J. P. PRÉVOST transporte aussi des troupes dans sa voiture à 1 cheval.

De nouveau chez M. GALLIEN, 167 bouteilles de vin, 2 peignoirs, des couverts en argent, plusieurs chemises, 9 poules, 1 cheval et un break neuf sont réquisitionnés.

Le 4 décembre, les Prussiens entre chez Mme veuve MASCRÉ, aubergiste, et emportent 29 bouteilles de vin et un baril de 30 l d’eau-de-vie.

Chez M. CHATELAIN, marchand en vin et épicier, c’est 1 feuilletée de vin rouge (la feuilletée ou feuillette est une ancienne mesure des vins qui correspond aujourd’hui à 114 l), 2,500 kg de bougies, 2 paquets de chandelles, 16 bouteilles de vin bouchées, 2 l de cognac, 2 l de cassis, 1 l de quetsche, 2 l de sirop de groseilles, 1 l de sirop de gomme, 1 kg de gommes sucrées, 3 kg de sucre et 1 couverture grise.

30 couvertures supplémentaires sont réquisitionnées dans l’ensemble de la commune.

Pour M. Albert DUFAY, cultivateur, 1 vache, 5 setiers d’avoine, 100 bottes de luzerne, qu’il doit porter lui-même à Villiers-le-Bel (Val-d’Oise). M. VAAST, 2 vaches.

Le 21 décembre, la commune doit fournir logement et nourriture à 175 hommes à cheval.

Ces hommes passent chez le maréchal-ferrant, M. Cyrille MAIGRET, et emportent 200 kg de fers à cheval, 30 kg de clous à ferrer, 1 tablier de cuir, plusieurs marteaux, d’autres outils et objets mobiliers.

Le 17 janvier 1871, c’est au tour de M. Pierre François BLANCHARD, cultivateur à Montchavert, un hameau de Dieudonne, de transporter, dans sa voiture à 2 chevaux, 200 gerbées et 200 bottes de luzerne (la gerbée est une botte de paille dans laquelle il reste quelques grains). La destination n’est pas indiquée.

Le 3 février, M. Basile DUCHATEL, cultivateur, est forcé de fournir une voiture à 1 cheval pour porter une réquisition à Montmorency ; M. VAAST, une voiture à 3 chevaux pour transporter 300 bottes de paille prises chez lui ; et M. Théodore LEVASSEUR, cultivateur, 300 bottes de paille qu’il transporte aussi à Montmorency à l’aide d’une voiture à 2 chevaux.

Le 21 février, il est de nouveau sollicité pour 150 bottes de luzerne à porter près de Gonesse (Val-d’Oise), en plus d’une voiture à 2 chevaux qu’il doit y laisser.

M. DUFAY, quant à lui, doit loger des soldats. Ils en profitent pour monter dans son grenier où ils prennent 165 bottes de regain, 50 gerbes d’avoine et 25 gerbées.

Le 20 mars 1871, la commune fournit logement et nourriture à 300 fantassins.

Plusieurs reçus justifiant des réquisitions sont donnés par les officiers prussiens.

Exemple d’un bon de réquisition donné par l’armée allemande (AD60, Rp 1890 ; cl. N. Karst)

Je vous laisse apprécier la graphie gothique alors utilisée en Allemagne, très différente de la nôtre.

D’autres bons sont aujourd’hui moins lisibles, écrits au crayon à papier.

Le dossier présenté par la commune

Après la signature du traité de paix avec la Prusse, le gouvernement français envoie un questionnaire à toutes les communes touchées afin d’évaluer l’ampleur des dégâts et définir les indemnités à verser.

Après étude de ces questionnaires, plusieurs allocations sont versées, sur plusieurs années (la première en décembre 1871), aux conseils généraux qui les répartissent par canton, puis commissions communales et enfin communes.

Le questionnaire de Dieudonne est reproduit ci-dessous :

Questionnaire rempli par la commune de Dieudonne (AD60, Rp 1888 ; cl. N. Karst)

On y apprend ainsi que la commune a dépensé 8644,50 F répartis en 7059 F pour des réquisitions fournies à l’armée allemande, 785,50 F de dommages et 800 F de frais de nourriture et de logement des troupes ennemies.

À la date du questionnaire, elle n’a encore reversé aucune somme aux particuliers touchés par ces dépenses et a tout pris à sa charge.

Elle a aussi mis en place un atelier de charité ayant occasionnée une dépense de 1200 F, pour lequel elle a obtenu une subvention de 400 F. Les 800 F restant ont été « pourvu au moyen d’allocations spéciales au budget ».

Le dossier comprend également les bons délivrés par l’armée prussienne, ainsi que les mémoires des habitants victimes des réquisitions. Ce sont ces mémoires qui ont donné la liste des réquisitions mentionnées dans le paragraphe précédent.

Les personnes indemnisées

C’est donc le receveur principal de la commune de Dieudonne qui paie chaque habitant lésé, en fonction des dommages subis.

En-tête d’un des mandats de paiement (AD60, 2 O 32002 ; cl. N. Karst)

Ainsi, cela concerne (pour les mandats conservés) :

  • Pierre François BLANCHARD : en 1886, 3,82 F d’intérêts pour somme due et 74 F pour 20 bottes de luzerne à 1 F la botte fournies en 1870, 24 bottes de luzerne en 1871, un voyage à Beaumont (Val-d’Oise) en voiture à 2 chevaux pour transporter les réquisitions de la commune, 40 gerbées à 0,50 F l’une ;
  • Pierre Antoine CHATELAIN, charpentier et cabaretier : en 1886, 85,90 F pour une demi-pièce de vin, 6 l d’eau-de-vie à 1,65 F le litre, 4,29 F et 3,22 F d’intérêts pour somme due ;
  • Napoléon Pascal DÉNOYELLE, cultivateur : en 1886, 24,08 F d’intérêts pour somme due ;
  • Isidore César DUCHATEL, propriétaire : en 1886, 76,85 F avoir fait un voyage à Écouen en 1870 pour porter les réquisitions faites par l’armée allemande, de l’avoine et 32 gerbées, 3,84 F et 2,88 F d’intérêts pour somme due ;
  • Albert DUFAY : en 1872, 200 F pour de 400 bottes de paille à 50 F le cent ; en 1873, 252 F pour 21 hl d’avoine à 12 F l’hectolitre ; en 1886, 69,32 F d’intérêts pour somme due ;
  • Louis Éloi GALLIEN : en 1872, 400 F pour une voiture ; en 1886, deux fois 52,50 F d’intérêts sur somme due ;
  • Cyrille MAIGRET : en 1886, deux fois 8,26 F d’intérêts pour somme due ;
  • Anatole PRÉVOST, cultivateur : en 1886, deux fois 3,80 F d’intérêts pour somme due ;
  • Nicolas PRÉVOST : en 1886, 4,93 F d’intérêts pour somme due ;
  • Frédéric VAAST : en 1872, 240 F pour une vache ; en 1875, 378,45 F pour 21 hl d’avoine à 12 F l’hectolitre, 100 bottes de luzerne et 110 gerbées à 50 F le cent ; en 1886, à sa veuve, deux fois 24,64 F d’intérêts pour somme due.

Les mandats de paiement s’étalent du 21 juin 1872 au 4 novembre 1886.

Le rapprochement entre les mémoires et les mandats conservés montre quelques différences, qui comblent des lacunes dues à la disparition de certains documents.

Même si ces réquisitions semblent bien dérisoires face aux dégâts des guerres suivantes, elles marquent profondément la vie des habitants de ce petit village. Elles permettent aussi de se rendre compte des efforts supportés, des capacités et niveaux de production des cultivateurs et commerçants de cette période.

Vos ancêtres ont vécu dans une zone sinistrée pendant une guerre ? Allez regarder dans les archives des dommages de guerre. Vous pouvez y retrouver de nombreux renseignements sur leurs biens.

Si vous ne savez pas comment faire, n’hésitez pas à me contacter.

Sources et bibliographie :

  • Archives départementales de l’Oise (AD60), 2 O 32002: Guerre de 1870-1871, réquisitions allemandes, remboursement, 1872-1886 ; Rp 1888 : Indemnités accordées suite aux conflits de 1870-1871 pour destruction et réquisitions aux communes, canton de Neuilly-en-Thelle, 1872-1876 ; Rp 1890 : Indemnités accordées suite aux conflits de 1870-1871 pour destruction et réquisitions aux communes, canton de Neuilly-en-Thelle, 1877-1886.
  • RENAUDIN (Cécile) et MERGNAC (Marie-Odile). – Les archives des dommages de guerre. Paris : Archives & Culture, 2016. 63 p.

Cet article a 4 commentaires

  1. Guillaume

    Intérêt historique. Avec ces réquisitions nous sommes au plus près des frustrations et des rancoeurs. Mauvais souvenirs des guerres passées et de 1793. Sur les registres des délibérations municipales de Dieudonne, j’ai relevé, mais très sommairement avant qu’ils nous soient ôtés (quelle misère!), quelques précisions. Par exemple, le 28 novembre 1870 (tu as noté cette date), la cave de M. Dufay a été pillée par deux Prussiens. Rien d’anormal, vu l’époque. Mais je parie que le « transport de troupe » pudiquement mentionné sur le bordereau a consisté à reconduire allongés et en charrette les pillards « bourrés ». M. Dufay a été clair là-dessus et a demandé à être indemnisé pour son voyage à Montmorency. À quand l’accès à nos archives communales ?

    1. Nathalie K.

      Merci pour ce commentaire.
      C’est vrai qu’il aurait été intéressant d’y ajouter les informations des archives communales.
      Ce sera peut-être l’objet d’un autre article ?

  2. Colette

    Merci Nathalie de nous faire part de toutes ces recherches. Très bon travail.

    1. Nathalie K.

      Merci 🙏.
      N’hésite pas à nous faire part de tes découvertes si tu amorces le même travail sur ton village.

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